Les Sociologues américains pour expliquer la crise belge

C’est un de mes lecteurs (merci à lui) qui m’a informé de l’existence de la Loi de Grashem des conflits pour expliquer la radicalisation du débat. Au fil de quelques recherches je suis tombé sur quelques textes très intéressants qui peuvent expliquer certaines choses dans notre pays. C’est un peu technique, et si vous n’aimez pas la sociologie, passez votre chemin.

Tout d’abord, je vais m’inspirer largement d’un cours de la professeur Terry L. Besser de l’université de l’Iowa dont vous pouvez trouver l’intégralité du texte ici. Elle schématise comment un conflit peut virer à l’antagonisme, d’étapes en étapes jusqu’à celle de la Loi de Gresham. Remarquez comme il est simple d’en faire le rapprochement avec le cas belge (petit exercice à faire chez vous)

Donc, le conflit commence sur un sujet précis.

    1) Le sujet du désagrément va changer. On va critiquer l’autre camp pour d’autres raisons : Vous avez toujours ce que vous voulez! Vous êtes toujours contre nous! etc …

    2) Les attaques personnelles. A ce point, elles s’implantent dans les discours politiques. Le premier sujet passe de plus en plus au second plan.

    3) Ces nouveaux sujets (1) et ces attaques personnelles (2) émanant du conflit de base deviennent autonomes, et même la résolution du conflit de base ne calme pas les esprits.

    4) La polarisation des relations sociales. C’est un point très important. Alors que le conflit grandit, les gens restent dans leur propre communauté et ne communiquent plus avec les autres. Ce faisant, les stéréotypes, les clichés et les idées se renforcent.

    5) La Loi Gresham du conflit. Les forces extrêmes et dangereuses écartent les modérés, les sceptiques aux discours dominants. Ces sceptiques sont vus comme des traîtres et quittent parfois leurs communautés. La volonté de détruire remplace la volonté de gagner. Ceux qui arrivent à ce point ne se sentent plus obliger de suivre les règles.

C’est une vision très pessimiste, mais force est de constater que la Belgique et ses communautés en sont quelque part entre le point 4 et 5 et que les modérés ont, en effet, de moins en moins de place. Restons un peu sur cette Loi de Gresham. Elle est identifiée par le Sociologue Américain James Coleman. Il étudie lui aussi, le passage du conflit à l’antagonisme. Il y écrit aussi que chaque camp est convaincu qu’il a raison, que la polarisation grandit avec les nouvelles organisations et les nouveaux leaders de plus en plus extrêmes. Les débats (issues) ont tendance à passer du spécifique au général. Les antagonismes semblent infinis.

Dans un ouvrage autre titre évocateur « Comment ne pas faire la paix » , Robert Rothstein, professeur de Relations internationales à la Colgate University et membre de la United States Institute of peace, illustre l’échec du Traité d’Oslo (entre Israël et l’OLP) grâce à cette loi de Gresham. Pour lui, il ne suffit pas de regarder les différents du conflit que sont Jérusalem, les frontières ou les colonies. Il faut comprendre que les modérés sont absents du débat, et que même les leaders les plus sages sont attirés par les volontés des plus faibles. Il utilise un adjectif important : unstated. Un différent unstated (non déclaré) signifie qu’il n’est pas clairement identifié, que ce n’est pas un point mis sur papier. Dans le cas israélo-palestinien, c’est la méfiance, l’extrémisme, l’impatience, la religion, …

Pour l’étude du cas belge, il est particulièrement important de se rappeler qu’outre l’existence de points techniques et souvent symboliques, c’est la puissance des extrêmes, de la polarisation, l’absence de modération, le sentiment de haine, l’absence de confiance et de communication qui restent des problèmes particulièrement importants pour résoudre le conflit communautaire.

Sources:

BESSER, Terry L., How Disagreements Become Antagonisms, 2 January 1995, Iowa University, http://www.extension.iastate.edu/communities/news/ComCon03.html

OBERSCHALL, Anthony, « Theories of Social Conflict » in Annual Review of Sociology, Vol. 4, (1978), pp. 291-315,

Les Sociologues américains pour expliquer la crise belge

8 réflexions sur “Les Sociologues américains pour expliquer la crise belge

  1. Merci pour votre article sur la « loi de Gresham des conflits ».

    Éric Meyer, le spécialiste de l’histoire du Sri Lanka, en parle dans son article « Bons offices, surveillance, médiation : les ratés du processus de paix à Sri Lanka »
    Critique internationale n°22 – janvier 2004
    http://www.ceri-sciencespo.com/publica/critique/article/ci22p35-46.pdf

    « … Robert Rothstein est le co-directeur d’un ouvrage collectif sur les tentatives de paix entre Israël et la Palestine : « The Israeli-Palestinian Peace Process : Oslo and the Lessons of a Failure » , Brighton, Sussex, Sussex Academic Press, 2002.
    Sur les 38 accords de paix formalisés entre 1988 et 2000, 31 ont échoué durant les trois années qui ont suivi leur signature. De fait, les négociations de paix se heurtent à des obstacles de plus en plus complexes. Outre les effets de ce que Rothstein appelle la « loi de Gresham des conflits » (les extrémistes tendent à chasser les modérés du jeu politique), ces difficultés croissantes sont liées aux manoeuvres des « entrepreneurs de guerre » (militaires, politiques et religieux) pour préserver leurs sources de pouvoir et de profits et à la multiplication du nombre des parties prenantes dont il est difficile de concilier les intérêts avec ceux des deux principaux protagonistes. Elles sont enfin dues à l’implication d’un nombre accru d’acteurs gouvernementaux ou non gouvernementaux extérieurs au conflit, qui débordent l’action des facilitateurs initiaux. … »

  2. Youri dit :

    Intéressant.
    Mais on ne peut résumer seulement de cette manière « l’étiologie » du conflit belge.
    Il demeure en effet qu’une ethnie belge veut absolument l’hégémonie sur tout ce qui est politique et économique.
    Un « beau » jour, l’ethnie minoritaire a commencé à rechigner contre cette volonté morbide pour elle; à ce moment la théorie de Gresham s’est installée.
    La spirale fait le reste.

    1. Marie dit :

      De quelle « ethnie » majoritaire parlez-vous ? De l’ethnie des bourgeois catholiques et libéraux ? 🙂

      L’article met en évidence un surprenant parallèle en effet. Très instructif en tout cas. Si seulement nos hommes politiques prenaient la peine d’étudier ça de plus près, ils pourraient peut-être éviter de tomber dans des pièges prévisibles.

      Allons, ne soyons pas trop pessimistes. La voix des modérés se fait encore entendre dans ce pays. Tant que ça dure…

      1. Youri dit :

        Les libéraux et catholiques ??? Vous retardez de 180 ans.
        Ces deux partis étaient en effet les seuls existants (autorisés) en 1830. Quand le belgium vit le jour, une sorte d’union nationale était indispensable : d’où le slogan ‘l’union fait la force’ qui n’avait rien à voir avec une union entre les flamands et les francophones.

        Vous m’aviez par ailleurs bien compris: l’ethnie majoritaire est composée de Flamands; en qualité de Wallon francophone, je fais partie de l’ethnie minoritaire.
        Et vous ?

        Tant que ça dure ???? Vous êtes donc pour la paralysie ad aeternam ???

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