Les négationnistes, historiens ou politiques ?

Pour ou contre les lois dites “mémorielles” ? Je vous donne mon avis mais je serais ravi d’en parler avec vous car pour être franc je ne suis pas vraiment certain.

D’abord, j’entends souvent l’argument “laissons ce travail aux historiens”. Il y a dans cette phrase pas mal de choses à dire. Premièrement, les experts ne sont pas neutres, ils ont toujours une pensée politique et penser qu’un historien, sous prétexte de ses diplômes et d’une certaine méthodologie, place ses idéaux politiques totalement de côté est naïf, je l’ai vu à l’université, on étudie ce qui nous intéresse, ce qui nous fait parler, ce qui nous fait penser, ce qui nous énerve ou ce que nous admirons, un historien ne travail pas sur un sujet de manière totalement désintéressée. Les négationnistes qui ont poussé les législateurs à faire les lois que nous connaissons aujourd’hui n’étaient certainement pas qu’historiens. Avec la négation de la Shoah (mais c’est aussi valable pour les autres génocides) il n’y a pas que la contestation “pure et simple” mais tout un discours qui vient avec: qui sont les menteurs ? Pourquoi mentent-ils ? etc…

Il n’est pas ici uniquement question de parler de faits historiques. Pour reprendre mon argument précédent, on accuse une population qui a souffert (les lois de Nuremberg sont écrites noir sur blanc, les charniers on peut les voir en photos, les trous dans les arbres généalogiques, les commandes de zyklon B, etc…) de tout les maux, on s’attaque à leur dignité humaine. Ce n’est rien de moins qu’un appel à la haine somme toute classique. Quelle différence en effet entre se retrouver sur la place d’un quartier, sortir des banderoles et des panneaux expliquant que les Juifs ont tué Jésus, volés l’âme des Européens et provoqués la plupart des guerres, un tel acte serait puni par la loi, et le discours négationniste classique qui consiste à dire que les Juifs ont menti pour pouvoir créer Israël et culpabiliser à vie une Europe qui n’osera jamais rien dire des exactions en Palestine ?

Ces lois ne sont pas faites pour protéger une vérité historique, il est d’ailleurs tout fait possible de travailler sur les génocides, de rectifier certains points, mais bien de protéger la société et l’humanité des démons qui ont fait sombré l’Europe il y a quelques décennies. Un négationniste ne s’attaque pas qu’aux Juifs, aux arméniens ou aux amérindiens, il s’attaque à la société toute entière.

Tache d’huile néerlandophone dans les Ardennes

Quand j’étais en secondaire, j’allais avec quelques amis en Camping. Je me souviens de la première fois où j’ai téléphoné pour réserver, c’est avec stupeur qu’après avoir recherché le numéro dans le bottin de la province (et oui, ça date) que j’entends quelqu’un décrocher et me répondre … en néerlandais. A l’époque je ne savais pas distinguer les accents et je ne saurais vous dire si c’était hollandais ou flamand, toujours est-il que je comprends que mes maigres connaissances scolaires allaient me servir pour la première fois … au fin fond des Ardennes, ce camping était dans le coin du Barrage de la Gileppe près de Jalhay. Arrivé sur place c’était la même chose, personne ne parlait un traître mot de Français. Ça nous avait amusé à l’époque, je m’en souviens bien.

Je vous raconte cette petite anecdote en réaction aux “récits” si nombreux que j’ai l’occasion de lire sur les tweets flaminguants racontant à quel point ils étaient choqués que dans la périphérie de Bruxelles on ose leur répondre en Français. Ils prennent ça pour un manque de respect, pour une attaque personnelle. Il y a certainement eu trop de négligence vis-à-vis de l’apprentissage DES langues en Wallonie (du néerlandais à l’anglais en passant par l’allemand) mais les langues se propagent pour tellement d’autres raisons que le conflit communautaire belgo-belge, il faut abandonner ce complexe absurde et prendre ça avec plus de légèreté, personne ne veut envahir personne.

Sur ce, une belle photo pour vous rappeler l’existence dans notre pays d’un si beau paysage.

Le patriotisme constitutionnel sauvera-t-il la Belgique … et l’Europe ?

Un autre livre, un peu plus philosophique cette fois. Constitutional Patriotism de Jan-Werner Müller, nous propose un résumé de ce projet à mi-chemin entre le nationalisme et l’universalisme.

Constitutional patriotism, Jean-Wener Müller, Princeton

L’idée naît dans l’Allemagne post-45, divisée en deux et blessée à jamais par la période nazie, la nation germanique n’a plus la cote. Plusieurs philosophes proposent d’abandonner en grande partie le concept de nation et de se reporter sur celui de Constitution. Cette Constitution porte un ensemble de lois inspirées par des valeurs et une certaine cultures, c’est ce texte qui doit devenir le nouveau moteur du pays. Oui mais voilà, avec la réunification le patriotisme constitutionnel semble ne plus avoir de sens sauf que … sauf qu’on en parle aujourd’hui de l’Espagne au Canada en passant par l’Union Européenne (mais étrangement pas en Belgique) voici les grandes lignes de ce chemin de pensée.

Il s’agit donc d’un attachement à certaines valeurs, à des procédures et au système de démocratie libérale. Mais aussi, et surtout, il s’agit d’avoir un regard critique vis-à-vis de son histoire. L’idée est de critiquer son passé au sein d’un débat public pour s’émanciper du nationalisme. Cette réflexion ne doit pas se faire dans le cadre étatiste mais doit venir de la sphère publique.

Les concepts de communication et de critique sont donc centraux. La mémoire commune de ce passé mieux connu et débarrassé de ses fausses évidences et de ses mensonges deviendra alors une mémoire collective qui sera au coeur du patriotisme constitutionnel. Ainsi, plutôt que l’amour immodéré que les plus nationalistes portent à leur histoire, le patriote constitutionnel est plein de doutes, ressent autant la fierté que la honte par rapport à son passé et son présent. Il en parle, il avoue les faiblesses et les errements des Anciens.

Le patriote constitutionnel va, dans le même temps, militer activement pour la défense des valeurs actuelles inhérentes à la Constitution (même si elle-même peut bien sûr être critiquée). Le militantisme est une autre valeur centrale, il faut se battre contre les ennemis extérieurs comme intérieurs (le livre reprend l’exemple des négationnistes en Allemagne qui empêchent cette critique si importante pour la compréhension de l’histoire récente).

On quitte donc le nationalisme sans pour autant rentrer dans l’universalisme, c’est probablement le point fort de cette idéal, qui peut proposer des portes de sortie dans des débats difficiles comme celui de l’intégration (le patriote constitutionnel veut intégrer l’immigré aux valeurs qui ont mené à la constitution plutôt que l’assimiler à la culture populaire ou à l’idéologie politique). Le point faible est peut-être le côté très abstrait de tout ça mais finalement, quand on y pense, pas beaucoup plus que le concept d’une nation dans l’Europe du 21ème siècle.

Reprenons les points essentiels

  • Critiquer
  • En discuter publiquement
  • Militer

World War Web

Je m’éloigne un peu de mes sujets habituels pour revenir sur la nuit passée et ses enjeux.

Megaupload

Megaupload est un site de partage assez particulier, vous pouvez “uploader” (l’inverse du download donc) des fichiers sur ce site de façon anonyme. On peut par exemple, comme c’est le cas dans ma faculté, uploader des résumés de cours. Mais le site (et ses clones) est aussi très souvent utilisé pour uploader des fichiers musicaux et vidéos. En ce qui concerne les vidéos, un sous-site “MegaVideo” permet de regarder ces vidéos en streaming (sans les télécharger) et c’est un fait commun que de très nombreux internautes y regardent par exemple des séries le lendemain de leurs diffusions aux Etats-Unis et en V.O. (parfois sous-titrées) plutôt que d’attendre presque un an pour avoir une version affreusement doublée chez nous. Megaupload tranche donc par sa simplicité et sa rapidité, mais aussi son illégalité.

Kim Dotcom, fondateur de Megaupload

Quoiqu’il en soit le FBI, la police fédérale américaine, a joué son avenir hier en arrêtant le fondateur de Megaupload Kim Dotcom ainsi que plusieurs collaborateurs un peu partout dans le monde et très rapidement (Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, …), certains risquent jusque 4 ans de prison pour s’être ainsi enrichit (même si les téléchargements sont gratuits, il est possible d’acheter un compte premium) et malgré le soutient de nombreuses stars américaines de la chanson et des médias le site Megaupload et toutes ses déclinaisons ont été fermés.

Contexte

La fermeture du site doit être vue dans un contexte générale de confrontation entre d’une part les Maisons de disques, les Copyrights et Hollywood et d’autres part les sites de partage souvent soutenus par une population très critique vis-à-vis des médias traditionnels trop chers et trop lents. Comment en effet ne pas se poser des questions en voyant d’une part l’énergie dépensée par les Majors pour dénoncer les “vols” et “piratages” sur Internet quand on voit à côté les millions de $ qu’engrangent ceux-ci? Ou encore, comment ne pas hésiter entre un film à la télé, mal doublé et entrecoupé de pub; un (mauvais) film au cinéma à presque 10€ avec des gosses qui tapent dans les sièges et … faire trois clics et avoir son film dans les conditions que l’on veut (et avec une qualité acceptable si on cherche un peu).

Les Lobbies font un travail énorme, tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Aux USA deux lois devraient prochainement être votées. SOPA pour Stop Online Piracy Act vise aussi les sites qui proposent des liens vers les vidéos, il ne s’agit donc pas seulement des “tricheurs” eux-mêmes mais de ceux qui en profitent. Ainsi, le simple fait de mettre ici sur ma page un lien vers une vidéo de YouTube par exemple qui propose un contenu sous copyright me mettrait en danger et je pourrais risquer jusqu’à 5 ans de prison. Autre exemple, si pour illustrer mon article j’osais mettre une image sous copyright, rebelote.  Avec un autre projet de loi (PIPA pour Protect Intellectual Property Act) et des lois déjà en vigueur le législateur américain se donne les armes pour supprimer des sites très facilement et arrêtez ses fondateurs partout dans le monde (Dotcom a été arrêté en Nouvelle-Zeelande, sa maison fouillée, etc…). A ces lois américaines se rajouteront bientôt une loi européenne. Pas besoin en effet d’aller aux USA, le parlement Européen s’apprête à voter, dans le silence général, une règle du même style : ACTA (Accord Commercial anti-contrefaçon), une loi qui n’est même pas rédigée par les élus et qui reste, au jour d’aujourd’hui, plus ou moins secrète.

Les vieux médias contre les nouveaux

La plupart des grandes maisons de disques et de films soutiennent ces lois, ainsi que par exemple les clones français que sont Hadopi et Loppsi, et arguent qu’ils perdent des millions. A leur décharge l’industrie du disque (en ce compris du disque dématérialisé ou mp3 et consorts) doit probablement perdre beaucoup depuis qu’il est aussi simple de télécharger gratuitement une chanson que de redémarrer un ordinateur. Mais beaucoup réagissent en se lamentant de la mauvaise qualité d’une musique “mouchoir” qu’on jette aussitôt après utilisation vu le peu de qualité et le super formatage de tubes. Idem pour les films, un bon film subit beaucoup moins les affres du piratage, un mauvais remake bourré d’effets-spéciaux ne vaut pas l’UGC De Brouckère.

C’est sans surprise que les nouveaux médias de l’internet sont beaucoup moins enthousiastes par rapport à ces lois. Le fondateur de Facebook a écrit sa méfiance, tout comme ceux de Yahoo ou Google. On parle d’entrave à la liberté mais aussi à l’innovation (un simple montage photo utilisant des parties sous copyright comme il en circule des centaines de milliers deviendrait illégale). Une bataille entre lobbies a commencé aux Etats-Unis et on se demande qui gagnera et si c’est bien démocratique.

La réplique

Venons-en à la nuit passée. J’ouvre mon ordi vers 11h30 histoire de checker mes réseaux avant d’aller dormir. Je découvre la fermeture de Megaupload et sur Twitter la guerre est déjà lancée. Au fil de la soirée, on parlera d’ailleurs de plus en plus de World War Web. Les Anonymous sont une sorte de fédération mondiale de pirates autoproclamés défendeurs des voiceless. Ils ont fait parlé d’eux en Belgique il y a peu en fermant le site internet d’Arcelor Mittal juste après les décisions de fermetures d’usines dans le sud du pays. Anonymous la nuit dernière c’était, d’après la CNN, plus de 27.000 ordinateurs dont le seul but était de fermer plusieurs sites américains. Le site du Département de la justice va tomber ainsi que les sites des grands majors (BMI, Warner, Universal). Un peu plus tard dans la nuit c’est le coup de théatre : le site du FBI ferme à son tour, puis viendra celui de la Maison Blanche.

Capture d'écran du site du FBI pendant la nuit dernière

Sur Twitter, ça chauffe. Le monde entier regarde les sites des grandes institutions américaines (pas uniquement, le site de la SABAM espagnole sera bloqué lui aussi) tombés les uns après les autres. Pour vous donner une idée, j’ai un petit programme qui me permet de voir défiler les “tweets” en temps réel (le twitter.com classique demande d’actualiser) je n’avais tout simplement pas le temps de lire les messages et mon ordi m’a vite signalé une surchauffe (comme si j’utilisais un programme très puissant).

Le site de la Maison-Blanche, fermé pendant quelques instants

On peut bien sur se demander si cela va vraiment changer quelque chose. Ces sites sont opérationnels depuis ce matin et peu de médias en parlent (connaissiez-vous ACTA ?). A l’inverse, on peut aussi se demander si le FBI n’a pas provoquer le monde du Web (on estime que Megaupload concerne 4% de l’Internet !) et si vouloir interdire le partage illégale n’est pas un combat perdu d’avance.

Symboliquement par contre, la nuit dernière est probablement à marquer d’une pierre blanche, c’est la première fois que le monde du Web (une partie) se lève contre les puissants lobbys des anciens médias. Ce n’est pas qu’un conflit générationnel, il s’agit ici de deux visions différentes de l’internet. L’une où le World Wide Web doit ressembler en tout point au monde réel, en ce compris dans les droits du Copyright. L’autre où la liberté totale est encouragée. On est malheureusement loin du juste milieu.

PS : après relecture, je trouve ne pas avoir insisté sur le fait que je considère l’histoire de MegaUpload comme la goutte qui a fait débordé le vase.

PPS : j’ai oublié de vous préciser que Twitter a aussi participer à la censure en supprimer les tending topics  (un moyen de voir si tel ou tel sujet à du succès) #opmegaupload (pour opération mégaupload) et ses clones.

PPPS : petite parodie qui résume bien la situation d’une série qui n’a jamais été diffusée chez nous (Shame).