Après avoir acheté « Le Soir » de mardi dernier, un client de la librairie voyant que je lorgnais aussi sur « Het Laatste Nieuws » m’a donné le sien, quel plaisir de pouvoir ainsi avoir un aperçu de ce que pensent flamands et francophones de la situation sécuritaire à Bruxelles.
Deux points de vue
Je m’attendais à des différences, mais pas à ce point là. Dans Het Laatste Nieuws, deux grandes photos illustrent le “problème”. La première représente des arrestations musclées (je pense reconnaître les heurts de Molenbeek de l’été dernier), la deuxième un personnage flouté, en gros plan, portant un AK-47. On croirait que Bruxelles est l’enfer sur terre où règne une mafia maghrébine toujours plus violente. Des récits de flamands dégoûtés et ayant déménagés finissent par me dire que je ferais mieux de passer par l’armurerie avant de rentrer chez moi.
Dans Le Soir c’est l’inverse. En première page, une photo montre des enfants (tous maghrébins) souriant et heureux dans la cours d’une école. Le politiquement correct règne en maître, il ne faut pas stigmatiser, pas accuser. Les autres photos sont tout aussi sobres, un combi de police dans une rue vide par exemple. A lire le quotidien francophone, Bruxelles est un paradis multiculturel où l’on s’échange couscous et gâteaux sur le pas de la porte. Il y a des problèmes, certes, mais ils sont grandement exagérés et ne méritent pas toute l’importance qu’on y porte « regardez comme nous, francophones, y donnons peu d’importance et comme les journaux flamands en parlent beaucoup plus, quelle belle bande de racistes » semble dire une pleine page.
Deux erreurs
Je ne vis à Bruxelles que depuis 3 ans, mais je peux déjà me situer par rapport à ces deux articles. Je dirais qu’il y a deux erreurs. La première est de dire, comme HLN, que Bruxelles, certains quartiers en tout cas, est une version belge de Detroit ou des banlieues parisiennes. Oui, il y a du grand banditisme, comme n’importe où, pas plus qu’ailleurs, rien à voir avec une nouvelle mode ou un phénomène de société particulier (les statistiques démontrent même qu’il est en baisse). Les médias et certains politiciens semblent avoir trouvé là un nouveau fond de commerce pour remplir les biens maigres propositions et programmes de leurs partis respectifs en ces temps de crises économiques.
Dire, comme Le Soir, que les flamands vivent sur la Lune est tout aussi absurde. La petite criminalité et les incivilités sont particulièrement présentes, plus qu’ailleurs en Belgique sans aucun doute. Harcèlement automatique des femmes qui ont eu le malheur de mettre une jupe, rackettes en tout genre, incivisme généralisé à pieds comme en voiture (je serais curieux de connaître le pourcentage d’automobilistes n’ayant pas d’assurance) ou communautarisme malsain.
La deuxième erreur selon moi, est de lier banditisme et Islam ou violence et origines marocaines, ça me parait erroné. Ce sont bien les conditions socio-économiques désastreuses qui sont la cause de ces problèmes. Chômage pandémique, parents démissionnaires, clientélisme politique, stigmatisation de certains médias (ou refus d’accepter la réalité pour d’autres). Ceux qui m’agressent dans la rue, ce ne sont pas des barbus m’accusant d’être un infidèle ou des combattants fanatisés portants des Kalachnikovs. Ce sont des gosses, complètement délaissés tant par leur famille que par l’Etat, abreuvés de films et de musique noire américaine, ballottés entre une société qui les rejette et une communauté qui les enferme.
Une culture de faits divers
Le sentiment d’insécurité qui règne à Bruxelles n’a rien avoir avec les caricatures qu’en font les médias, c’est une atmosphère générale, un sentiment de dégénérescence globale d’un pouvoir public toujours plus absent face aux rumeurs, aux caricatures et aux faits divers qui travaillent les esprits des flamands des riches banlieues voisines et des francophones dans leurs Tours d’Ivoire. Ce n’est pas en s’attaquant à l’immigration ou aux bandes lourdement armées que l’on réglera le problème de l’insécurité dont se pleignent les Bruxellois depuis des années, mais en luttant contre l’exclusion sociale des populations les plus fragilisées, ainsi qu’en donnant les moyens nécessaires à la justice de faire la loi, tout simplement.


